LE SPORT COMME REVELATEUR DE CHANGEMENTS DANS LES ENTREPRISES

Les relations entre sport et entreprise sont anciennes. L’histoire de leurs liens fait l’objet de nombreux travaux de recherche, tant en ce qui concerne les pratiques que les interférences en termes de valeurs, de vocabulaire et de rôles.
Les logiques de l’entreprise et du monde sportif ont progressivement convergé, avec une accélération sensible à la fin du XXe siècle.
D’un côté, le monde sportif s’est professionnalisé et a adopté des modes de gestion issus de l’entreprise. Le sport est devenu le point d’ancrage de nombreuses activités économiques, avec une galaxie  d’entreprises et de métiers(5).
De l’autre, le sport est implanté dans les entreprises, que ce soit à travers l’activité sportive elle-même ou, plus généralement, la banalisation du recours au vocabulaire et aux valeurs considérées comme symboliques du sport.

Les représentations portées par le sport

Les cadres ont une image très positive du sport et ils choisissent de mettre en avant des représentations
plutôt positives : dépassement de soi, bien-être, esprit d’équipe, équité, jeu. À l’inverse, les références
négatives, telles la violence, la souffrance ou le sexisme ne font pas partie de leurs représentations.
Le fait de pratiquer une activité sportive joue un rôle, mais pas sur l’ensemble des items. Pratiquants ou nonpratiquants mettent ainsi au même niveau la notion de performance et de compétition, qui peut être perçue aussi bien négativement que positivement.
En revanche, la notion de bien-être est mise en avant par 64% des cadres pratiquants, contre 48% des
cadres non-pratiquants. Les représentations plus controversées sont elles davantage citées par les nonpratiquants, notamment celles d’argent roi (+ 8 points) ou de dopage (+ 9 points).

La hiérarchie des valeurs est très proche chez les hommes et les femmes. On repère par contre des écarts selon les âges. Les valeurs “performance”, “esprit d’équipe”, “jeu, plaisir” et, jusqu’à 55 ans, “spectacle” reculent toutes, au profit des valeurs “bien-être“ et “respect des règles”.

Les représentations contradictoires des valeurs du sport

Trois valeurs attribuées au sport ressortent : la performance, l’hygiène de vie et l’esprit d’équipe.
La performance est citée comme valeur dominante, aussi bien par les passionnés de sport que par ceux qui ne s’y intéressent pas du tout. Indissociable de la compétition sportive, la performance fait aussi partie intégrante du monde et du discours de l’entreprise, le terme s’appliquant tout autant aux résultats de l’entreprise qu’à ceux obtenus par chaque salarié. Les entreprises cherchent à mesurer la  performance, à créer des indicateurs de performance, à piloter la performance. Mais, ce “culte de la performance6” suscite en retour de nombreuses critiques quant aux pressions qu’il suscite et encourage, à l’origine de difficultés sociales, individuelles et collectives. Le recours aux références sportives permettrait de réduire cette tension, ne serait-ce que parce que, comme on l’a vu, ces références sont considérées a priori comme positives. Mais, concrètement, cet emprunt se heurte à la réalité du monde de l’entreprise et peut devenir contre-productif.
L’hygiène de vie est, aux yeux des cadres, la deuxième valeur du sport. Il faut souligner là encore les ambigüités. D’abord, est-ce le sport qui est ici valorisé par les cadres ou simplement l’activité physique, c’est-à-dire le sport “sans effort“ (=“sans travail”) ? En effet, les principales activités sportives pratiquées par les cadres sont des activités de loisirs, plutôt individuelles, dans un cadre non-compétitif. Aller
à la piscine, faire une randonnée à vélo ou à pieds ou pratiquer son jogging hebdomadaire renvoient surtout à l’idée de plaisir… et de détente.
Non seulement on est loin des notions de performance et de compétition, mais ce registre du plaisir apparaît comme le contrepoint, voire l’opposé du dépassement de soi et de la performance promus dans le monde de l’entreprise, le rôle joué par ces activités pour mieux réguler les tensions issues de l’entreprise n’étant plus à démontrer. En outre, si l’association de la bonne santé à la pratique sportive (ou à la pratique d’une activité physique) appartient au registre des politiques de santé publique, on ne peut négliger son caractère potentiellement discriminatoire dans le choix des sports mis en avant, mais surtout à l’égard de tous ceux qui sont limités par des handicaps physiques.
L’esprit d’équipe, l’entraide et la solidarité se situent au troisième rang des valeurs identifiées par les cadres. On sort ici en apparence de l’individualisation qui marque fortement les deux premières. Pourtant, là encore, les dimensions implicites de ces notions doivent être relevées. Ainsi, dans une équipe sportive, les règles du jeu sont connues et doivent être respectées, chacun étant à sa place dans un rôle précis pour un but commun, mais toujours provisoire (gagner, donc pouvoir perdre… jusqu’à la
prochaine fois). La transposition de cette configuration et de ses règles au sein des entreprises est d’une part peu vraisemblable, les dirigeants d’entreprise étant à la fois juges, parties, arbitres et maîtres des règles et de leurs modifications et, d’autre part, peu motivante, puisqu’elle implique que chacun joue mais reste à sa place.
Enfin, perdre constitue une réalité de la pratique sportive en compétition. La gestion de l’échec est une dimension essentielle de la préparation et de l’entraînement des sportifs, or cette dimension est peu fréquente dans les discours et les pratiques managériales, et entraîne plutôt des sanctions plus ou moins dures.

CONCLUSION  : Sport et équilibre de vie

Les cadres jugent que le sport a toute sa place dans l’entreprise. Les managers se reconnaissent dans les métaphores sportives et disent en user eux-mêmes dans leurs discours. Mais entre leurs opinions et leurs pratiques, on perçoit un souci partagé - quoique largement implicite - de maintenir un cloisonnement entre pratique personnelle et références au sport dans le management.
Si l’image positive du sport parmi les cadres est très nette, la référence au sport dans les entreprises doit être relativisée sur bien des aspects. En particulier, les cadres semblent indiquer clairement
que la compétition sportive ne peut être l’unique référence mobilisable dans le champ professionnel pour encourager la performance. Et si les cadres plébiscitent le sport, c’est aussi souvent en tant que pratique leur permettant d’échapper au monde professionnel. C’est le jeu, l’absence de compétitions, les moments partagés avec les proches, l’évasion qui intéressent alors les cadres.
Le sport, ou même simplement l’activité physique, permet ici une rupture avec le monde professionnel.
Le sport constitue à la fois, et avec une certaine contradiction, une référence symbolique dans l’entreprise, utile à manier dans la compétition économique, et une activité privée, étanche de la vie
professionnelle. C’est cet équilibre - ou ces ambivalences - entre ces deux dimensions qui peuvent expliquer l’attrait affiché des cadres pour le sport, attrait tout en nuances comme l’a montré l’analyse.

REFERENCES

1. “Comment inciter le plus grand nombre à pratiquer un sport ou une activité physique ?”, Centre d’analyse stratégique du Premier ministre, La note d’analyse, n°217, avril 2011.
2. Brice Lefevre, Patrick Thierry, “Les premiers résultats l’enquête 2010 sur les pratiques physiques et sportives en France.”, Stat-Info, bulletin de statistiques et d’études du ministère des Sports, n°10-01, décembre 2010.
3. Les pratiques culturelles comprennent ici à la fois les pratiques artistiques en amateur et les sorties culturelles.
4. Dans quelques rares cas, les cadres tentent de faire coïncider pratique sportive et compétences professionnelles : ”Pratique d’activités sportives comme le football permettant le jeu en équipe, le dépassement de soi, l’implication de soi et des autres dans un projet commun. De même, pratique courante du windsurf qui m’a poussé, me pousse et me poussera à la quête d’objectifs et aux moyens à mettre en oeuvre pour les atteindre, enrichissement personnel, découverte des ses capacités et ses limites.”
5. “Les cadres du secteur privé marchand du sport”. Nathalie Leroux et Yann Dalla Pria (Université de Paris Ouest Nanterre La Défense). Projet de recherche en partenariat avec l’Apec. À paraître.
6. Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, 1991. Pour le sociologue, “Ce culte nouveau de la performance signale d’abord un changement de nos rapports à l’égalité : la justice devient le produit de la concurrence. Or c’est précisément ce qu’incarne la compétition sportive : elle est la seule activité sociale à théâtraliser le mariage harmonieux de la concurrence et de la justice. Elle est l’image même de ce qu’est une juste inégalité.”